De la cohabitation à la rupture ? .Par Moussa Diaw*
Moussa Diaw, politologue et enseignant-chercheur, se prononce sur les divergences du duo Diomaye-Sonko

Moussa Diaw, politologue et enseignant-chercheur, se prononce sur les divergences entre le Président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko.
« De la cohabitation à la rupture ? » est le titre de sa contribution publiée notamment par sudquotidien.sn et que nous reprenons ci-dessous.
Le texte de Moussa Diaw
Le duo « Diomaye-Sonko » apparaissait comme une innovation politique dans le cadre du changement intervenu, le 24 mars 2024, devant servir de symbole du retournement politique et de perspective pour des transformations profondes dans l’art de gouverner et de pratiquer la politique.
Cette « révolution » exprimait les aspirations des citoyens, décidées en majorité de rompre avec un système politique évanescent, marqué par une gestion partisane du pouvoir. La finalité était de préserver des intérêts particuliers au détriment des Sénégalais confrontés, pour la plupart, aux dures réalités de la vie de pauvreté et de misère.
Mais, aujourd’hui, la realpolitik et surtout le vieux démon de la soif du pouvoir et de ses privilèges ont mis du plomb dans l’aile de ce binôme qui avait suscité beaucoup d’espoir visiblement par son attachement viscéral au plan de mutation politique, économique et social.
Au moment où le pays doit relever de nombreux défis, relativement à une dette cachée, abyssale, à la crise universitaire, aux tensions budgétaires et au front social en ébullition, le Président Bassirou Diomaye Diakhar FAYE se lance dans une manœuvre politique à travers la création d’une coalition « Diomaye-Président».
Il veut l’utiliser comme levier à ses ambitions politiques, adossées à des orientations qui semblent traduire un changement de cap, prenant ainsi ses distances par rapport à sa formation de référence, le Pastef auquel il revendique son appartenance.
Comment peut-on analyser cette volte-face d’un homme qui s’était résolument engagé pour des transformations systémiques et quel impact pourrait-elle avoir sur le fonctionnement des institutions ?
Les discours laudateurs des intervenants à l’assemblée de la « coalition Président » et la réponse du Président Bassirou Diomaye Diakhar FAYE donnent des indications sur ses véritables motivations en termes de calculs politiques et de volonté d’inscrire désormais son action au sein de cette coalition qu’il entend ouvrir largement aux autres sans restriction. Autrement dit, il n’exclut pas la récupération des membres de l’opposition actuelle.
Moussa Diaw : « le Président Bassirou Diomaye Diakhar FAYE exige une meilleure respectabilité de la part du patron du Pastef »
Dans le même temps, Le Président Bassirou Diomaye Diakhar FAYE clame ses affinités avec le Pastef pour se retrouver écartelé entre deux structures paradoxales. L’enjeu est de pouvoir provoquer une scission dans le but d’affaiblir cette formation de manière à en tirer profit pour renforcer sa base politique dans la préparation des échéances électorales, notamment les locales de 2027 comme test de l’élection présidentielle de 2029.
En tout état de cause, le Président Bassirou Diomaye Diakhar FAYE exige une meilleure respectabilité de la part du patron du Pastef, il ne fait plus allusion aux grands axes définis par la majorité en déclinant des priorités comme la reddition des comptes, la nécessité de procéder à des enquêtes pour établir les responsabilités dans la mort des manifestants de 2021 à 2024, enfin la bonne gouvernance permettant d’éviter désormais des dettes cachées à hauteur de 7000 Milliards de CFA.
Malgré l’exercice de clarification, le jeu politique demeure plus que confus, avec des sous-entendus et des démonstrations historiques qui s’écartent de la vérité de l’engagement des vrais acteurs de la mouvance présidentielle.
Cette nouvelle posture risque d’engendrer le retour politique de personnalités impliquées dans la mauvaise gestion du pays. Qui plus est, le système décrié pourrait renaître de ses cendres et anéantir tous les efforts déployés pour le changement politique.
Au fond, c’est une crainte qui traverse l’esprit de certains cadres du Pastef, optimistes sur un éventuel retournement politique.
Si la rupture se confirme dans la réalité par une divergence profonde, il est clair que la « cohabitation douce » deviendra tendue à l’approche des compétitions électorales. Cette dernière étape aura un impact sur le fonctionnement des institutions dans la mesure où le premier ministre ne pense pas rendre son tablier, auquel cas l’épreuve de force serait inévitable.
La bataille se fera pour le contrôle de l’Assemblée nationale, pratiquement dominée par les proches de Ousmane SONKO. Maintenant, il revient à Pastef et ses dirigeants d’apporter des réponses politiques à la hauteur des enjeux, de manière à épargner au Sénégal une crise politique majeure.
*Politologue, enseignant-chercheur en science politique,
spécialiste en relations internationales


